Interview du Président de la Fondation AÏDARA CHERIF (Union pour l'éradication de la pauvreté en Afrique), Monsieur Yancouba AÏDARA __ Nous avons demandé au Président de la Fondation, Chérif Yancouba AÏDARA, engagé dans la lutte contre la pauvreté en Afrique depuis près de 20 ans, de commenter les chiffres suivants et de nous faire part de son point de vue sur les causes et les solutions à apporter en matière de développement du continent africain. (Par le bureau Europe de la FAC)__

D'abord quelques chiffres bruts, actuellement, un migrant meurt toutes les deux heures en mer. Plus de 22 000 migrants ont perdu la vie depuis l'année 2000, soit une moyenne de 1500 par an. Depuis le début de 2015, donc en l'espace de quatre mois, 1776 personnes ont péri en tentant de traverser la Méditerranée pour atteindre l'Europe. La plupart d'entre eux viennent du continent africain.

Maintenant d'autres chiffres, Les 80 personnes les plus riches au monde cumulent une richesse équivalente à celle des 50% les plus pauvres de la planète, soit 3,5 milliards de personnes (rapport OXFAM 2015). Les quatre cinquièmes des habitants les plus pauvres de la planète survivent avec seulement 5,5% de la richesse produite dans le monde. La fortune de ces 80 personnes a augmenté plus rapidement que ce que possède le reste du monde, ce qui signifie que l'écart entre les très riches et les plus pauvres ne cesse de se creuser. Il est probable qu'en 2016, la part du patrimoine mondial détenu par les 1% les plus riches dépassera les 50%. En d'autres termes, 1% des plus plus riches posséderont plus de richesses que l'ensemble des habitants de la planète (les 99% restants).

Q: Monsieur le Président, est-ce que ces chiffres, ajoutés à votre longue expérience dans la lutte contre la pauvreté et à votre connaissance du terrain, vous autorisent à rester optimiste, en particulier sur l'avenir de l'Afrique?

D'abord, je suis un homme de foi, foi en Dieu avant tout, mais aussi foi en la vie, en l'homme en général, en soi-même.

On ne peut pas avancer et on ne peut rien faire avancer en ce monde si on ne croit en rien. C'est comme si vous viviez sans anticorps. Il serait alors impossible de lutter contre les maladies. Sans croyance, on finit par s'étioler en sombrant dans la tristesse. J'ai toujours pensé que lorsqu'on s'engage dans quelque chose, quel que soit le domaine, il faut aller jusqu'au bout, jusqu'à la réalisation de son objectif. J'ai créé cette Fondation en 1998 pour aider les autres. Cela fait 19 ans que je me bats pour améliorer concrètement le quotidien de tous ceux qui croisent mon chemin et, il arrive parfois que le destin d'une personne, et conséquemment, de toute une famille, prenne une nouvelle direction, beaucoup plus favorable, si on lui donne l'opportunité, par exemple, d'étudier ou de créer sa propre petite entreprise. Pour moi, il n'y a pas de plus grande joie que de tendre la main, de partager avec ceux qui en ont besoin. L'égoïsme n'a jamais rendu les humains heureux et épanouis. Regardez autour de vous! (rires). Notre Fondation a pour appellation «Union pour l'éradication de la pauvreté en Afrique» ce qui indique clairement son objectif.

La pauvreté est la plus dangereuse de toutes les maladies parce qu'elle engendre tous les maux qui frappent les hommes. L'ignorance, la corruption, les maladies physiques, telle celle causée par le virus Ebola, la violence, les guerres prennent racine dans la misère. C'est dans la lutte contre cette maladie mortelle majeure qu'est la misère que le monde entier devrait concentrer ses forces. Nous, nous avons donc toujours pensé qu'il était possible de la supprimer. Et pourtant, nous ne sommes pas de doux rêveurs. Derrière les chiffres que vous me présentez, il y a des vies d'hommes, de femmes, la plupart du temps jeunes, d'enfants aussi, toutes prématurément interrompues.

Combien de dons, de talents, de capacités à jamais retournés au néant, combien d'écrivains, de musiciens, d'acteurs, de sportifs en devenir, de Fatou Diome, d'Alain Mabanckou, de Stromae, d'Omar Sy, de Patrick Viera, de Marcel Desailly, engloutis à jamais avec tous leurs espoirs alors qu'ils auraient pu enrichir l'Europe de leurs qualités et de leurs aptitudes hors du commun.

Quant aux autres chiffres, il est certain qu'ils sont le signe d'une fuite en avant qui n'a plus de sens, plus aucune rationalité. Après tout, les 80 personnes qui ne cessent d'accumuler des richesses sont, elles aussi, mortelles! Elles ne sont pas fondamentalement différentes des milliards d'êtres humains que l'on veut condamner à demeurer dans la pauvreté.

Si les quelques hommes les plus puissants de la planète n'ont plus le sentiment d'appartenir à l'humanité, nous nous dirigeons vers les pires dérives que l'Histoire ait produites. Si seuls quelques-uns ont accès à l'éducation, à la santé, à l'alimentation saine, à l'air non pollué, à l'eau potable, tandis que l'autre catégorie, celle des plus pauvres, est, par avance, condamnée à mourir, comment dans ces conditions pouvons-nous parler de bonheur et d'ordre juste? Qui peut accepter cette situation? Il ne peut y avoir de bonheur sans un partage et une redistribution des richesses.

L'ex Secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan, qui préside maintenant le groupe «Africa Progress Panel», a déclaré que «l'Afrique est un continent d'une grande richesse, alors pourquoi la part de l'Afrique dans la malnutrition et les décès d'enfants à l'échelle mondiale augmente-t-elle si vite? Parce que les inégalités altèrent le lien entre la croissance économique et les améliorations en matière de bien-être». Le rapport 2013 sur les ressources minières en Afrique souligne que la plupart des pays du continent, très riches en ressources naturelles, laissent pourtant les pauvres au bord du chemin. Pourquoi?

Des fortunes colossales se bâtissent sur l'or, les diamants, le pétrole, qui sont, il faut le souligner, des biens communs, alors que dans le même pays, les enfants continuent à mourir de faim. Le même rapport évoque une caste corrompue qui place son argent à l'étranger. On estime à 50 milliards de dollars US les sorties de capitaux illicites, plus que l'ensemble des dépenses de santé du continent. Sans une prise de conscience de l'élite africaine, sans un changement radical quant au sentiment d'appartenir à un même peuple, les enfants des bidonvilles africains continueront à traverser les mers sur des embarcations de fortune avec l'espoir simplement d'une vie digne, dussent-ils y perdre la vie, pendant que les enfants des plus riches, eux, continueront d'être envoyés dans les meilleures universités du monde.

L'écrivain français du 19ème siècle, Ernest Renan, disait que ce qui fait une nation c'est d'avoir souffert et espéré ensemble et que «la souffrance en commun unit plus que la joie».

Oui, il est sain de souffrir ensemble, plutôt que de vivre dans un luxe et une opulence inouïs, loin de sa terre natale et de son peuple, pendant que les vôtres meurent dans des naufrages, ou bien, lorsqu'ils parviennent à survivre, subissent des maltraitances, et cela uniquement parce qu'ils sont pauvres, alors que les pays qu'ils quittent, leurs propres pays, sont riches, immensément riches en ressources naturelles. «Une nation est une âme, un principe spirituel», voilà ce que dit l'auteur français. Ceux qui sont en charge de la destinée des peuples africains devraient y réfléchir avant d'acheter des dizaines de propriétés et de placer de l'argent à l'étranger...

Q: Mais est-ce que vous ne pensez pas que les responsabilités sont multiples?

Bien sûr. Notre continent est si riche en ressources naturelles que tous les plus gros requins sont là (rires). Le pétrole, le gaz, le cuivre, le cobalt, le fer, la bauxite, le charbon, l'uranium etc. Nous avons tout. Les grands groupes étrangers s'en donnent à cœur joie.

Selon le rapport sur les progrès en Afrique, la RDC, qui possède les plus grandes richesses minérales du monde, est un eldorado pour les investisseurs étrangers, qui enregistrent leurs sociétés dans des centres offshore, souvent aux Îles Vierges britanniques, ce qui engendre des pertes considérables pour les finances publiques. Le gouvernement de RDC se fait avoir sur les ventes de concessions aux investisseurs étrangers. Le rapport précise qu'«entre 2010 et 2012, la RDC a perdu au moins 1,36 milliard de dollars de recettes provenant de la sous-évaluation des actifs miniers vendus aux sociétés offshore». Concrètement, c'est la population qui en pâtit. Il y a en RDC 7 millions d'enfants non scolarisés et l'un des taux de malnutrition les plus élevés au monde. Imaginez ce que l'on aurait pu faire avec cet argent.

Et ce n'est sans doute qu'une petite partie de la totalité des pertes réelles. Une commission parlementaire a estimé que pour la seule année 2008, le gouvernement de RDC avait perdu 450 millions de dollars «en raison d'une mauvaise gestion, de la corruption et de politiques fiscales déficientes». Dans ce même pays, 17 enfants sur 100 n'atteignent pas leur cinquième anniversaire et sur 11,8 millions d'enfants de moins de 5 ans, presque la moitié souffrent de retards de croissance. Comment peut-on se croiser les bras devant une telle situation? __ Q: Alors, Monsieur le Président, que faudrait-il faire selon vous et que pensez-vous des solutions apportées, notamment par l'Union européenne?__

D'abord, ce que l'Union européenne ne doit pas faire, c'est utiliser la violence contre ceux qui veulent tout simplement vivre décemment. J'entends parler de destruction de bateaux, d'opérations militaires. S'il y a une guerre à mener, c'est contre la pauvreté. Les pauvres ne sont pas nos ennemis. Ce ne sont pas des criminels non plus. Même si on les tue par milliers, et d'une certaine manière, c'est le cas aujourd'hui, tant qu'il y aura cette misère en Afrique, rien n'empêchera les jeunes de tenter l'aventure de l'exil vers l'Europe.

Heureusement, il reste des hommes d'honneur, comme, par exemple, l'amiral italien Donato Marzano qui a déclaré à l'AFP qu'il continuerait à intervenir pour sauver les gens en mer

«Je suis un marin qui a passé 20 ans sur des bateaux. Si je trouve un bateau à la dérive, je suis désolé, mais je ne fuis pas. J'interviens pour sauver les gens en mer. Je ne sais pas si cela reflète ma culture italienne, mais je sais à coup sûr que c'est du droit international».

On a envie de crier «Vive l'Italie!» (rires). En tout cas, ça réchauffe le cœur. Les ministres européens, quant à eux, pensent avoir trouvé la solution, ils viennent de tripler le budget de l'Agence de contrôle des frontières extérieures de l'Europe (Frontex), soit 114 millions d'euros, environ 9,5 millions d'euros par mois. C'est de l'argent que l'Europe aurait pu investir plus judicieusement en Afrique pour créer des emplois, à la fois en Europe et en Afrique, dans des partenariats gagnant/gagnant. A regarder ce qui se passe, les décisions prises au plus haut niveau européen, on peut se demander s'il y a une réelle volonté de s'occuper des populations, qu'elles soient européennes ou africaines. Il devrait d'ailleurs y avoir plus de solidarité chez les populations victimes de la pauvreté organisée. Par exemple, on sait que l'évasion fiscale est aujourd'hui mondiale, c'est du moins ce qu'affirme le rapport de Monsieur Annan . Tout le monde triche, je parle des plus riches bien sûr.

Or, les États ont besoin que les entreprises participent à leur fonctionnement. Or, plus les entreprises sont riches, moins elles participent à la caisse commune. L'égoïsme encore et toujours! L'Afrique est malheureusement un «paradis» pour les entreprises tricheuses. La plupart des gouvernements africains n'ont pas une administration suffisamment performante pour contrôler les entreprises étrangères et prélever des impôts en proportion de leurs bénéfices. On parle de pertes moyennes annuelles de 38 milliards de dollars, c'est plus que la totalité de l'aide au développement perçue par le continent. Qui aura le courage de remettre, ne serait-ce qu'un peu d'intégrité dans tout ce fatras d’iniquité économique? Je ne le sais pas, car il faudrait vraiment un grand courage.

Q: A court terme, que peut-on faire pour sortir les populations africaines de cette misère dont elles ne sont pas responsables?

Le jour où ce que l'on va actuellement chercher en Europe se trouvera en Afrique, plus personne ne bougera.

L'Afrique est magnifique! Il faut donc attirer les investissements en Afrique dans le cadre de partenariats équitables en privilégiant l'économie sociale et solidaire.

Les idées de développement ne manquent pas. Elles viennent souvent de la société civile. Les gouvernements devraient être davantage à l'écoute des associations, Fondations, ONG qui ont de vrais projets de développement pour l'Afrique. Les instances de l'Union européenne devraient aussi apporter plus de soutien aux initiatives des organisations africaines non étatiques. L'environnement doit être préservé. Nous ne sommes pas obligés d'imiter les modèles de développement qui, ailleurs, ont complètement détruit la nature. Il faut développer les énergies renouvelables, surtout solaire, il faut développer l'agriculture biologique à grande échelle, le tourisme vert, l'aquaculture biologique. Tout ce que les Européens rechercheront bientôt se trouve en Afrique, une nature préservée (malgré les industries extractives), une nourriture saine, sans OGM (il faut résister à ceux qui nous disent que c'est bon pour l'Afrique et qui n'en mangent pas eux-mêmes), et surtout, l'esprit de partage, la solidarité, ça c'est la grande force de l'Afrique. Là où il y a un seul salaire, ce sont au moins 10 personnes qui mangent à leur faim. C'est cette solidarité qui nous a permis jusqu'à aujourd'hui d'être toujours debout malgré la misère qui nous accable. Mais il faut faire très attention aux retournements de situation tels que l'Histoire en a déjà connus de nombreuses fois! On commence déjà à entendre parler des jeunes Espagnols et Portugais qui tentent de s'installer en Afrique pour fuir le chômage qui ne cesse d'augmenter dans leurs pays. Eux aussi cherchent à améliorer leurs conditions de vie.

Sans emploi et sans espoir d'en trouver un, ils quittent leur terre natale, comme tous ceux qui rêvent d'une vie meilleure! C'est un réflexe normal de survie. Il en sera toujours ainsi.

Ceux qui ont colonisé l'Afrique n'étaient pas nécessairement les Européens les plus riches mais ils le sont devenus chez nous! En 2011, l'Angola et le Portugal on signé un accord qui a facilité l'octroi de visas d'entrée dans les deux pays! Il y a d'ailleurs plus de Portugais en Angola que d'Angolais au Portugal! (rires). Je reviens à la nécessité de développer l'Afrique pour dissuader la jeunesse de risquer sa vie en quittant sa terre. J'ai regardé ce qui se fait ailleurs. J'ai vu que le gouvernement mexicain, confronté au problème des travailleurs qui partaient en masse vers les États-Unis, a décidé de mettre à profit cette émigration pour développer le pays d'origine. C'est ainsi qu'est né, en 1986, le programme «Deux pour un» qui est devenu par la suite «Trois pour un». Il s'agissait pour le gouvernement mexicain d'apporter une contribution de deux, puis trois dollars, pour chaque dollar transféré vers le Mexique par les associations installées aux États-Unis. Les sommes transférées par la diaspora mexicaine ont permis de financer, au Mexique, de nombreux projets d'infrastructures, eau potable, écoles, éclairage public, routes, stades, etc.

Si les associations parvenaient à rassembler suffisamment d'argent pour créer une entreprise, le gouvernement accordait un prêt complémentaire et finançait une formation pour les employés. De nombreux mexicains ont choisi de rentrer travailler chez eux puisqu'ils y avaient créé leur entreprise. Cet exemple montre que si les dirigeants ont la volonté de développer leurs pays, on peut toujours trouver des solutions. Il suffit d'être à l'écoute des populations, surtout des jeunes qui, bien souvent, ont de multiples projets pour rendre leurs villages leurs régions, leurs pays prospères. __ Il faut miser sur l'intelligence collective, sur la coopération plutôt que sur la compétition et la concurrence. Il faut miser sur le partage, et non sur l'individualisme.__

Les élites de tous pays seront de moins en moins en paix si elles ne sont pas attentives à cette aspiration mondiale au «bien-vivre», comme disent les Américains du Sud, cette envie légitime de bonheur dans des sociétés plus humaines. L'Afrique est effectivement un continent émergent en pleine croissance, mais ce sont les Africains qui doivent maintenant bénéficier de ce développement. On doit avant tout penser aux êtres humains, toujours et partout.

Monsieur le Président, je vous remercie pour cette analyse.

(Propos recueillis par le Bureau FAC Europe)